L’Ed-Tech : le nouvel enjeu de l’éducation

Il y a un peu plus d’un an, le domaine de l’éducation était confronté un des plus grands défis jamais rencontrés. La propagation mondiale de la Covid-19, et la mise en place de mesures sanitaires drastiques, centrées sur l’isolation des individus, a entraîné la fermeture des établissements scolaires à travers le monde. Un véritable séisme pour les écoles françaises, dont le format d’apprentissage était alors en majorité basé sur des leçons « en présentiel ». Du jour au lendemain, les 61 510 écoles maternelles, élémentaires, collèges, et lycées, publics et privés durent faire preuve d’adaptation. Les 866 500 enseignants ont dû réinventer leurs leçons, apprivoiser de nouveaux outils, et s’accoutumer à l’apprentissage en distanciel, afin d’offrir aux quelques 12,4 millions d’élèves du système français une continuité pédagogique. 

La Fondation de l’IA pour l’École s’était alors penchée sur la question de la nouvelle place attribuée au numérique dans l’apprentissage des élèves du système français. En novembre 2020, sortait le premier livre blanc de la Fondation : « Confinement et Continuité pédagogique : ce que la crise sanitaire révèle du potentiel du numérique éducatif »

En septembre 2020, le Ministère de l’Éducation Nationale, de la Jeunesse et des Sports avait pris la décision de rouvrir les écoles, et de les maintenir ouvertes, même durant le second confinement qui eut lieu en novembre 2020. Selon les chiffres de l’Unesco, la France aurait fermé ses écoles pendant 9,7 semaines au total, faisant du pays une exception mondiale. Nos voisins allemands, britanniques, italiens auraient gardé leurs écoles fermées respectivement 23,6, 25,9, et 30 semaines. Aux États-Unis, ces chiffres s’élèvent à 43,1 semaines – faisant de la France le pays ayant le moins adhéré à l’éducation en ligne de l’Occident. Un choix parfaitement assumé de la part de Jean-Michel Blanquer, qui fera même de cette exception une « fierté nationale ». Mais si la France s’est donné les moyens de renvoyer ses élèves sur les bancs de l’école malgré les circonstances, ce n’est pas sans y laisser de traces : le numérique s’est aujourd’hui frayé une place cruciale dans l’éducation. Difficile aujourd’hui, d’imaginer un monde ou une éducation 100% digitale soit bénéfiques pour nos écoliers. Malgré tout, le numérique a pu, au cours de ces derniers mois, révéler une partie de son potentiel pédagogique, notamment à travers ce que l’on dénomme aujourd’hui « L’Ed Tech ». 

Difficile d’imaginer qu’un monde ou l’éducation sera 100 % digitale soit bénéfique pour nos écoliers. Malgré tout, le numérique a pu, au cours de ces derniers mois, révéler une partie de son potentiel pédagogique, notamment à travers ce que l’on dénomme aujourd’hui « L’Ed Tech ». L’Ed Tech désigne l’ensemble des nouvelles technologies ayant pour objectif d’améliorer la formation et l’expérience éducative – peu importe le niveau. Contrairement à ce que pourrait imaginer les plus dystopiques d’entre nous, l’Ed Tech n’a pas pour objectif remplacer nos chers professeurs par des applications ultra-puissantes. Force est de constater que le lien social apporté par l’école, qu’il soit dans les relations entre élèves ou du lien qui les unissent à leurs professeurs, reste crucial dans l’apprentissage. L’école n’est, après tout, non pas qu’un lieu de connaissance, mais aussi un lieu d’apprentissage au vivre-ensemble. Pour citer le sociologue Edgar Morin « Apprendre à lire et à compter est indispensable, mais apprendre à vivre avec soi-même et avec les autres l’est plus encore. ».  En avril 2021, un an après le début de la crise sanitaire, les élèves français ont du, une fois de plus, quitter leurs salles de classes, et retrouver, pour un bref instant, l’apprentissage en ligne, souvent par la biais des nouvelles technologies. Un an plus tard, quelle place prend aujourd’hui l’Ed Tech, dans nos salles de classe, dans l’éducation à l’échelle nationale et globale, et dans le marché mondial ? 

L’Ed Tech : Kesako ?

L’Ed Tech, contraction d’« Éducation » et « Technologie », désigne l’ensemble de matériel technologique, des logiciels, et plus globalement des méthodes pédagogiques visant à améliorer l’apprentissage et l’enseignement. Utiliser un panel d’outils pour améliorer le processus d’apprentissage n’a rien de nouveau – nous pourrions évoquer le bouleversement provoqué par le recours au tableau noir à craie dans les salles de classe. C’est donc tout naturellement que la révolution numérique à laquelle nous assistons depuis quelques décennies, ai entraîné une effervescence de nouveaux outils pédagogiques. 

Dès 1980, le Rapport Simon : Informatique et Enseignement préconise l’enseignement de l’informatique en tant que discipline dans les collèges et lycées français  dès la 4e. Cette idée évoluera au cours des années 1990, ou s’impose la pensée que toutes les disciplines devaient prendre en compte l’outil informatique, laissant la porte ouverte à  l’arrivée d’une Ed Tech interdisciplinaire. 

Dès les années 2000, certaines écoles ont commencé à proposer à leurs élèves, un panel d’outil numérique visant à renforcer leurs connaissances et leur apprentissage, notamment par le biais du jeu. Nous pourrions par exemple citer le magazine sur CD-ROM Toboclic de Bayard Press, créés en octobre 2000, et proposant aux élèves de découvrir divers sujets issus des programmes scolaires (Révolution Française, Conquête de l’Espace, Léonard de Vinci…). L’émergence de certains outils informatiques, tel la tablette numérique a entraîné l’explosion de programmes éducatifs, proposant un apprentissage ludique par le jeu et l’interactivité. « Apprendre les tables d’addition en s’amusant » d’Alexandre Minard, « La Maternelle Montessori », d’Edoki Academy, sans oublier les nombreux contes interactifs tel « Hansel et Gretel » de Wissl Média, ou encore « Pierre et Loup » de France TV et Camera Lucida – il existe aujourd’hui une panoplie de jeux et d’expériences interactives à la disposition des parents d’élèves et des professeurs comme supplément éducatif. 

Au cours des années 2010, différents outils favorisant la communication entre les professeurs, les élèves, et les parents d’élèves font leur apparition, et se montrent rapidement très populaires. En 2019, la plateforme « Pronote », un cahier de texte en ligne équipait quelques 7 500 établissements, soit près de 5,3 millions d’enfants ! D’autres plateformes interactives, comme Airtable, MailChimp, Typeform, Moodle ou encore le pack Google, adoptés par certains établissements permettent aux professeurs de transmettre devoirs, notes, emploi du temps, ressources et documentations.  

Différents logiciels et applications mobiles ont pu, plus récemment, faire leur preuve, comme dispositifs d’apprentissages. C’est par exemple le cas de Quizlet, qui propose un apprentissage individualisé, revisitant le concept des « Flash Cards ». L’application  Duolingo, l’application  réservée à l’apprentissage linguistique, peut se montrer efficace en complément d’un cours de LV2. 

Des modules d’apprentissage entiers ont également fait leur apparition au cours des dernières années. Au-delà des ressources illimitées disponibles sur Internet, notamment l’Encyclopédie numérique Wikipedia, ou encore les très nombreuses bibliothèques digitales en libre accès, tel Open Library, de nombreux cours en ligne, conférences, vidéos explicatives sont aujourd’hui accessibles à tous. Khan Academy, TedTalks, Mooc, ClassGap, nombreuses sont les plateformes proposant aujourd’hui aux élèves, aux parents d’élèves et aux professeurs un complément éducatif synthétique et qualitatif. L’entreprise californienne Apple a par exemple récemment mis à disposition l’application gratuite “Apple Teacher Portfolio”, permettant aux professeurs d’explorer 21 modèles et idées de cours “afin de découvrir de nouvelles façons d’apprendre aux élèves”.  Il existe même aujourd’hui des formations complètes, disponibles gratuitement en ligne, telles les certifications en Intelligence Artificielle et en Machine Learning, proposées gratuitement par Google. Si ces formations restent pour l’instant à destination des professionnels et des étudiants de l’enseignement supérieur, l’école en ligne à destination des élèves français existe depuis déjà plusieurs années ! Dès 1995, le CNED, Centre National d’Enseignement à Distance développe, sous l’impulsion du recteur Moreau, son “Campus Électronique”. En 2001, la fréquentation mensuelle atteint les 170 000 consultations.

L’Ed Tech englobe également tout matériel dit « Hardware », soit l’ensemble des dispositifs à vocation pédagogique. C’est par exemple le cas dès Tableau interactifs (TBI), permettant aux professeurs de projeter une image au tableau, et de la modifier en direct à l’aide d’un stylo connecté. 

Enfin, il va sans dire que les logiciels de Visioconférence tel Zoom, Twitch, “Ma Classe à la Maison” ou Google Meet, permettant de tenir une leçon en distanciel, ont sut se montrer particulièrement utile pour maintenir une continuité  pédagogique durant le confinement du printemps 2020.

Ainsi, L’Ed Tech englobe aujourd’hui un large panel d’outils dont peu de professeurs pourraient aujourd’hui se passer. Et derrière ces outils, il y a des ingénieurs, des chercheurs, des pédagogues et  des entrepreneurs, et un marché en pleine effervescence. 

Un marché en plein essor

La crise sanitaire et le passage à l’école à la maison, ainsi que les efforts faits pour équiper les élèves en matériel électronique, ont poussés les écoles et les familles à s’adapter. Ceux que Jean-Michel Blanquer surnomment les «co-éducateurs » ont dû se tourner vers de nouvelles méthodes d’éducation, accordant une nouvelle place à l’Ed Tech. Cette évolution de la demande a entraîné un essor considérable du marché de l’Ed Tech. Pré-Covid, il était estimé que le marché de l’Ed Tech atteindrait les 325 milliards d’USD en 2025. Aujourd’hui, ces estimations tournent autour de 400 à 500 milliards.  Selon BFM Bourse, « les experts s’accordent à dire que le contexte sanitaire a permis au secteur de gagner cinq à dix ans en termes de rythme de développement et que ce virage numérique a vocation à perdurer ». Une illustration de ce phénomène économique ? L’entreprise Zoom, fondée il y a 10 ans, presqu’inconnu de tous il y a un an, a annoncé, en mars 2021, un chiffre d’affaire de 2,6 milliards de dollars. Utilisé par de nombreuses entreprises, mais également une partie considérable des universités et des écoles à travers le monde, le logiciel de visioconférence s’est imposé comme outil référent pour le « travail à la maison ». 

Partout dans le monde, les entreprises d’Ed Tech ont connu une véritable explosion dans le nombre d’utilisateurs, et, à l’occasion, de leur chiffre d’affaires. Coursera for Campus, fondé par le californien Jeff Maggioncalda, propose un panel de cours, de formations, et de diplômes universitaires en ligne. Au début de l’année scolaire, Coursera proposait 21 diplômes de 12 universités différentes. En mars dernier, l’entreprise annonçait qu’elle évaluerait ses IPO à 33 USD pièce, pour une valorisation de 4,3 millards de dollars. Penchons nous désormais vers l’Inde, et l’application d’apprentissage Byju qui s’impose en reine de l’Ed Tech. En 2016, l’entreprise avait été  évaluée  à 470 millions de dollars. Aujourd’hui, elle est estimée à 11 milliards de dollars. Mais c’est la Chine qui reste aujourd’hui maître sur le marché de l’Ed Tech. Première nation à avoir été touchée par la crise sanitaire, la Chine a dû faire preuve d’adaptabilité pour maintenir l’enseignement malgré les mesures sanitaires dès novembre 2019, pour ses 260 millions d’élèves.  Sur le classement d’Holon IQ, plateforme internationale dédiée à l’éducation, trois entreprises chinoises figuraient sur le Top 5 du classement des sociétés d’Ed Tech. YuanFuDao, ZuoyeBang et VIPkids ont été respectivement évaluées à 15,5, 13,0 et 4,5 milliards d’USD. On notera par ailleurs que le classement « Global EdTech Unicorns », listant toutes les entreprises d’Ed Tech évaluées  à plus d’un milliard d’USD est principalement dominé par des sociétés chinoises, indiennes, et américaines. 

En France, la filière de l’Ed Tech s’affirme, en prenant une place de plus en plus importante sur le marché français. L’association EdTech France, qui fédère plus de 310 entreprises françaises a réalisé, l’été dernier, une étude en collaboration avec EY Parthenon. L’étude révélait que l’Ed Tech française représentait alors 650 millions d’euros de Chiffre d’Affaire, et 7 000 emplois directs. Parmi les pionniers de la réussite française dans ce domaine, l’entreprise Lalilo, fondée en 2016, une solution numérique au service des enseignants et des élèves, adaptant les exercices en fonction du niveau de chacun, qui a été rachetée, en mars dernier, par Renaissance, un grand groupe américain, développant des solutions éducatives innovantes depuis 1986. Le marché français est voué à s’étendre : en 2017, l’association Ed Tech France publiait un manifeste dont l’ambition principale était de faire de la France la « Ed Tech Nation ». Des efforts sont encore à fournir – le crash des services en lignes de l’Éducation Nationale le 6 avril 2021, alors que près de 12 millions d’élèves se voyaient reprendre l’école en distanciel en est la preuve. Même si le gouvernement français s’est efforcé, au cours des 13 derniers mois à garder ses écoles ouvertes – bien plus que nos voisins européens, il existe malgré tout une importante demande en matière d’Ed Tech en France. 

Quels enjeux pour l’Ed Tech en France ? 

L’Ed Tech se trace aujourd’hui comme l’avenir de l’éducation moderne, et la France n’échappera pas à ce nouveau tournant. Mais cette transition n’est pas sans danger. Il est aujourd’hui important que les nouvelles approches de l’enseignement entraînées par l’Ed Tech s’opèrent dans une coopération démocratique, citoyenne et constructive. 


Une valeur fondamentale du système éducatif français est que l’éducation est un droit universel, auquel chaque enfant se doit d’avoir accès, peu importe son genre, ou son milieu social. Aujourd’hui, 84,9 % des établissements scolaires français sont publiques. L’éducation reste par ailleurs la première dépense de l’État français. Comment concilier le marché privé de l’Ed Tech, avec le domaine de l’Éducation, relevant traditionnellement en France du secteur public ? Nous évoquions plus tôt le rachat de la start-up française Lalilo par le groupe américain Renaissance Learning. Dans une tribune de la plateforme Le Café Pédagogique, François Jarraud regrette cette décision, le projet Lalilo ayant été financé par le ministère de l’Éducation Nationale, de la Jeunesse et des Sport, à travers le plan P2IA, doté de 8 millions d’euros. L’Ed Tech française se confronte à un double enjeu : elle doit faire face à la compétition internationale, mais se doit également de s’accorder à un service, traditionnellement public. 

Un autre souci se pose : celui de la fracture numérique. Dans son livre blanc, la Fondation de l’IA pour l’École soulignait les inégalités persistantes en termes d’équipements informatiques au sein des familles. En effet, comment vanter les bénéfices de l’Ed Tech pour nos élèves, lorsque certains ont accès à un ordinateur, un smartphone ou une tablette personnelle dernier cri, et que d’autres partagent un seul ordinateur avec plusieurs frères et sœurs – ou n’en possèdent pas du tout. En mai 2020, la Direction du Numérique pour l’Éducation estimait « à un peu plus de 500 000 le nombre d’élèves n’avaient pas accès à un ordinateur chez eux ». Si les centres documentaires, les bibliothèques publiques, et les lycées pouvaient, auparavant, se porter éventuellement caution de cette fracture numérique, en proposant du matériel informatique en libre-service, la fermeture prolongée de ces établissements en raison de la crise sanitaire en souligne les limites. Mais la fracture numérique ne s’arrête pas non plus à la possession d’un ordinateur. Le renouvellement de ces outils s’impose également comme enjeu majeur. La dégradation, la perte, le vol, ainsi que l’obsolescence programmée d’un outil informatique peuvent mettre l’apprentissage d’un élève en péril si ce dernier ne peut se procurer un dispositif de remplacement. Autre exemple : un outil trop vieux, dont l’espace de stockage est saturé peut limiter le téléchargement de nouveaux logiciels ou applications. Il peut être très bénéfique de proposer aux élèves un agenda intégré à leur téléphone portable, mais comment ne pas créer de discrimination si plusieurs élèves de la classe ne peuvent pas le télécharger. L’Ed Tech peut être un véritable tremplin à un apprentissage plus efficace et plus approfondi, mais si nous ne sommes pas capables de résoudre le problème de la fracture numérique en France, l’utilisation de l’Ed Tech deviendra un nouveau vecteur d’inégalité au sein de l’école. 

L’Ed Tech a su faire ses preuves au cours des derniers mois, en préservant la continuité pédagogique en temps de crise – crise qui, en retour, a stimulé le marché de l’Ed Tech, en poussant à l’innovation, et à une explosion des chiffres d’affaire à travers le monde. Les nouvelles technologies à vocation éducative ont une réelle plus-value pédagogique à apporter à nos élèves, nos enseignants, nos directeurs d’établissement, ainsi qu’à nous tous, citoyens, souhaitant bénéficier d’un apprentissage tout au long de la vie. Mais pour en optimiser les bienfaits, il est important de réfléchir collectivement à la place de l’Ed Tech dans les salles de classes. Si une leçon devait être tirée de cette crise sanitaire, c’est bel et bien la valeur du lien social. L’école n’est pas qu’un lieu d’apprentissage, c’est aussi un endroit où nos enfants apprennent à vivre en société. L’Ed Tech se présente donc comme une aide ou un appui, et non pas un remplacement de l’éducation traditionnelle. Incorporer sagement l’Ed Tech dans les programmes scolaires, stimuler le marché français l’Ed Tech, tout en garantissant les valeurs de notre système éducatif, et garantir un accès démocratisé aux nouveaux outils – tels sont, à l’heure actuelle, les enjeux de l’Ed Tech en France. 


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